Chapitre 1
La fin des vacances
Les deux dernières semaines de vacances avant la rentrée paraissent une éternité pour certains et sonne presque la fin de la récréation pour d’autres. La bande de joyeux copains et copines de la même commune se retrouvent presque tous les jours pour jouer depuis le dernier jour d’école. Dans cette campagne paisible, les distractions sont limitées, l’activité la plus prisée, c'est d’aller à la rivière. Ce lieu magique, relativement isolé est propice à toutes les audaces, à toutes les improvisations. Les parents occupés aux champs, ne se préoccupent pas trop de leur emploi du temps, ils savent qu’ils sont ensemble à la rivière. Ce petit ruisseau que l’on peut traverser en posant les pieds sur quelques pierres, n’est vraiment pas un risque pour leur progéniture. Alors ils sont presque soulagés quand leurs gosses disparaît après le repas en disant « On va à la rivière », pour ne revenir que pour le prochain repas, le corps épuisé, mais avec une bonne mine. Tout le monde se connaît dans ce hameau, la confiance règne, les parents ont eu la même enfance, dans les mêmes lieux, ont joué dans le même ruisseau.
Beaucoup de parents de ces enfants se sont mariés entre eux, ils sont presque de la famille, quelques rares couples sont allés chercher dans le village voisin. Dans cette paisible campagne, habitués à côtoyer tous les animaux de la ferme, les enfants traversent les champs sans crainte. Même si parfois ils savent qu’il faut éviter un pré, car un taureau est un peu belliqueux en prenant son rôle de protecteur du troupeau au sérieux. Mais ils prennent le risque de ne pas respecter cette mise en garde pour gagner quelques minutes précieuses, pour se retrouver à l’endroit convenu la veille, faisant peu de cas du mastodonte qui gratte le sol pour montrer qu’il ne faut pas rester dans son domaine trop longtemps. Les cinq enfants qui sont âgés de neuf et dix ans, trois garçons et deux filles sont les enfants de trois familles de paysans, ils partagent tout depuis leur plus jeune enfance. Pas plus sages ni plus terribles que d’autres enfants de leur école, ce qui les unis, c'est la proximité, le fait qu’ils sont dans la même école communale et font le trajet ensemble toute l’année scolaire. Comme dans tous les groupes d'enfants, il y a ceux qui dominent et ceux qui suivent et imitent à leur tour l’exemple des plus créatifs. Roland âgé de dix ans et son frère Daniel âgé de neuf ans sont deux frères d’une fratrie de quatre, ils sont les plus éloignés du village avec leur cousine Marthe. Alain a dix ans et sa sœur Françoise neuf ans, habitent à mi-parcours de l’école et enfin Marthe, fille cadette d’une famille de trois enfants, elle est âgée de dix ans, nommée « la cousine ».
Les frères et sœurs n’arrivent pas forcément en même temps au point de rendez-vous, car il y a un minimum de corvées à faire avant d’être autorisé à quitter la ferme. Les filles doivent faire des tâches ménagères, les garçons s’occuper des lapins, des cochons et autres obligations ordonnées par les parents. En attendant que le groupe soit au complet, les premiers arrivés attendent en surveillant de la passerelle qui enjambe la rivière, cette modeste cabane en planche du clochard sur l’autre berge. Pour s’autoriser à passer de l’autre côté, les enfants ont une règle qu’ils respectent toujours, attendre les autres. Quand ils sont tous réunis, ils se sentent plus fort, presque invincibles, c’est souvent Marthe qui arrive la dernière. Cette brave fille semble avoir beaucoup de choses à faire avant de pouvoir vivre sa vie d’enfant, dans sa famille jouer n’est pas bien vu. Quand elle arrive essoufflée d’avoir couru pour ne pas pénaliser le groupe, elle dit toujours « je suis désolée », ses camarades disent entre eux quand ils s’impatientent « Désolée est encore en retard ! ». Mais ils savent que ce n’est pas de sa faute, ils connaissent ses parents, alors personne ne lui fait le moindre reproche, surtout en voyant ses mains abîmées par les travaux de la terre et gercées dès que le froid de l’hiver arrive. Tous réunis aujourd’hui, ils se concertent pour décider d’aller voir le résultat de ce qu'ils ont fait hier, mais ne voyant pas bouger autour de la maison du clochard, ils observent à partir du pont, n’osant s’aventurer davantage pour l’instant. Car aller de l’autre côté les préoccupe, ils ne sont qu’à une cinquantaine de mètres du lieu de leur forfait, et ils s’attendent à une réaction du propriétaire de cette masure délabrée. Ils ont disposé de la bouse séchée sur sa table extérieure en guise d’assiettes, comme une sorte de table dressée, pendant qu’il était allé chercher du tabac pour sa pipe. De leur observatoire, ils ne distinguent pas si la table est toujours dressée, alors Roland qui veut savoir :
— On va passer à côté en courant, vous me suivez ?
Sans attendre leur avis, il franchit le pont le premier, puis le reste de la bande l’imite sans se faire prier, en passant à proximité, ils constatent à leur grande surprise que la table est restée dressée :
— Il n’a rien vu, c’est con ! S'exclame Roland déçu.
— Faudra mettre de la bouse fraîche une prochaine fois, comme ça l’odeur le fera réagir peut-être, précise son frère Daniel.
Les filles un peu en retrait, écœurée par cette idée, mettent leurs mains devant leur nez, comme pour anticiper l’odeur :
— C’est trop vache non ? Dit Marthe.
— Il vit déjà dans la merde, il parait, c’est nos parents qui l’ont dit, ajoute Roland qui imagine déjà l’effet d’une telle bêtise.
Pendant leur échanges à proximité du lieu de résidence de Clochard qu’on peut qualifier de « cabane », faite de pierres et qui a dû servir jadis à abriter des moutons contre la pluie et le froid après la tonte, un semblant de porte s’ouvre. Il n’en faut pas plus pour que le groupe déguerpisse à toutes jambes, pour aller observer la scène de plus loin, bien à l'abri d’un quelconque risque. Quand tout le monde a réussi à se trouver un arbre assez épais pour se cacher :
— Il va surement sortir, que personne ne bouge surtout !
C’est Roland qui donnera l’ordre de quitter la planque provisoire, mais s’ils attendent sa sortie, ils risquent fort d’être encore là à noël…
— Mais on fait quoi s’il ne sort pas ? Demande son frère Daniel qui subit l’attaque des fourmis sur l’arbre qu’il a choisi :
— Chut ! Il ne faut pas faire de bruit, sinon il ne sortira pas !
— Il va faire quoi des bouses sèches quand il va les voir à votre avis ? Demande Alain à tous les planqués surexcités.
— A mon avis il va les jeter à la rivière, vous allez voir bientôt le spectacle, répond Roland !
Debout derrière les arbres depuis trop longtemps, ils constatent que Clochard ouvre ce semblant de porte, faite de planches vermoulues qui ne tiennent entre elles que par l’opération du saint esprit. Planté comme le piquet d’une clôture, il cherche visiblement son briquet dans sa poche, se gratte la tête en tenant son béret d’une main. Puis allume sa pipe, par petites bouffées successives il laisse s’échapper de sa bouche un nuage de fumée, cela le fait tousser bruyamment ce qui fait tomber son béret à terre. Tous les enfants se mettent à rire assez fort, quand sa quinte de toux cesse, il balaye du regard les alentours à la recherche des garnements :
— Putain ! Il sait qu’on est là, pourquoi vous avez rigolé ?
Le vieil homme les avait remarqués depuis longtemps en fait, ils sont aussi discrets qu’une volée de moineaux, surtout qu’il n’y a qu’eux qui viennent dans le secteur. Habitué à vivre seulement avec le bruit de la nature, il sait parfaitement reconnaître la présence de ses enfants qui s'aventurent à la rivière. Sa pipe terminée, qu’il nettoie aussitôt pour la prochaine utilisation, il la repose sur un tronc d’arbre coupé juste à côté, puis rentre à nouveau à l’intérieur. Quelques minutes plus tard de la fumée sort de tous les orifices en prise directe avec l’extérieur, car les courants d'air font partie intégrante de cette cabane. Les enfants entendent à nouveau tousser le vieil homme, il a allumé du feu. Une espèce de four artisanal, fait de pierres empilées et d’une grille pour poser une vieille casserole lui permettant de faire chauffer de l’eau. Les premières flammes dégagent beaucoup de fumée, surtout si le bois utilisé n’est pas bien sec :
— On peut sortir, il allume son feu, Roland donne le feu vert pour se réunir.
— On fait quoi maintenant ? Demande Marthe qui voudrait quitter les lieux.
Roland réfléchit un moment, puis il propose de faire autre chose pour voir si cette fois il va réagir :
— Qui est chiche d’aller mettre de la terre dans sa pipe ?
N’obtenant pas de volontaire pour cette mission risquée, il se dévoue pour le faire :
— Moi je n’ai pas la trouille ! Je vais le faire, mais attention de ne pas vous faire attraper !
